Taxi !

avril 14, 2009 at 10:19 15 commentaires

Dans mon enfance, j’étais fascinée par les Wolpertinger, ces animaux imaginaires bavarois qui me narguaient chaque été, moi et mon grand verre de lait, du haut du mobilier rustique de l’une ou l’autre auberge de montagne. Ce n’est que beaucoup plus tard que je compris que ces animaux empaillés étaient l’œuvre de taxidermistes cherchant sans doute à tromper leur ennui entre deux commandes. On pourrait bien sûr discuter pendant des heures du bien fondé de la chose, il n’empêche que ces créatures me laissèrent une forte impression doublée d’un profond respect pour leurs créateurs.

Pourtant, et malgré (ou à cause de) son étrangeté, le milieu de la taxidermie est rarement représenté à l’écran, car d’aucuns le jugent malsain et de mauvais goût, alors que la médecine légiste s’offre depuis des lustres une belle part du gâteau cinématographique et télévisuel. Mais on ne badine pas avec les animaux morts ! Voilà peut-être pourquoi les taxidermistes n’ont pas la cote au cinéma. Citons en exemple le héros de « El Aura« , taxidermiste misanthrope (n’est-ce pas un pléonasme ?) échafaudant des plans de hold-up parfaits, ainsi que le bien nommé « Taxidermia« … et c’est à peu près tout.

Pourquoi refuser à la taxidermie le statut d’art à part entière ? Après tout, les « Körperwelten » de Gunther von Hagens ont connu un succès foudroyant, et les curieux se pressent au portillon des musées du monde entier pour y découvrir ossements et corps momifiés, alors que les musées d’histoire naturelle restent des havres de paix fréquentés avec parcimonie…

Il semblerait en effet que la mort des hommes fascine tandis que celle des animaux dégoûte. Sans doute que l’être humain ressent le besoin d’être rassuré au sujet de sa propre mortalité – et donc de la regarder bien en face – tout en détournant les yeux d’une réalité pourtant inéluctable : tous les animaux meurent un jour ou l’autre, et ce privilège n’est pas réservé aux seuls humains.

Du chat-chat à sa mémère dans « Mars Attacks » aux animaux plongés dans le formol par Damien Hirst via la taxidermie mécanique de Lisa Black ou les « Misfits » de Thomas Grünfeld, partiellement repris par Simian dans l’album « Chemistry is what we are » (dont la pochette et le livret font étrangement écho à ceux de « In the cold light of morning » de Dream City Film Club), la taxidermie est néanmoins présente à différents niveaux du monde artistique, à commencer par la photo. Et, comme partout, il en faut pour tous les goûts.

Or, il n’est pas politiquement correct de représenter les animaux morts (même de mort naturelle et artistiquement empaillés), le droit de mourir étant visiblement l’apanage des humains. Cela ne justifie en rien la cruauté dont font preuve bon nombre d’artistes autoproclamés, mais puisque l’animal est déjà mort de toutes façons, pourquoi ne pas lui rendre hommage en lui offrant une seconde vie au-dessus de la cheminée ? Quitte à le faire participer à d’étranges mises en scène, comme dans le livret qui accompagne les douceurs post-rock de Piano Magic sur « Low Birth Weight« , où chatons et rongeurs se retrouvent autour d’une tasse de thé ou à l’école par l’intermédiaire de l’artiste Walter Potter.

Car l’art n’est jamais qu’une question de points de vue – les goûts et les couleurs…

(et pour savoir ce que je pense du végétarisme, c’est par …)

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15 commentaires

  • 1. krotchka  |  avril 14, 2009 à 3:45

    Les animaux empaillés meurent rarement de leur mort naturelle, à part quelques toutous dont on peine à se séparer… Ils sont chassés et commercialisés, trophées de collectionneurs privés autant que des musées d’histoire naturelle. Les animaux sauvages, les espèces menacées sont bien sûr d’autant plus convoités que leur commerce est interdit, proies de choix des braconniers. Le respect de l’être vivant résiste difficilement lorsqu’un intérêt économique est en jeu. Or, les animaux empaillés font l’objet d’un commerce important, comme la fourrure : il suffit de faire un tour sur internet pour s’en rendre compte.

  • 2. Franz  |  avril 14, 2009 à 8:59

    « The taxidermist is so lonesome, some, some
    So far from you, I’m just like him, o baby love… »

  • 3. dr frankNfurter  |  avril 14, 2009 à 10:15

    perso moi j’aime bien ceux qui empaillent les animaux écrasés retrouvés sur le bord de la route… ^^’
    ceci dit on peut trouver au Texas une sauce barbecue pour accompagner ces animaux si l’idée vous prenait de vouloir les manger… 😛 (et c’est pas des c******!!!)

  • 4. Mademoiselle Catherine  |  avril 15, 2009 à 3:34

    krotchka: En écrivant ce billet, je n’ai pas du tout songé aux trophées de chasse (que je trouve d’un goût plus que douteux) mais souhaitais rendre hommage à des artistes qui donnent une seconde vie aux animaux morts. On peut bien sûr trouver de mauvais goût les oeuvres de Lisa Black et Walter Potter… Personnellement, elles me touchent, car je les trouve belles, originales, poétiques et qu’elles me renvoient à mon enfance.
    Comme je le dis, tout est question de goût. Et si les gros péteux qui reviennent de safari au Kenya avec une tête d’éléphant me font gerber, il n’en va pas du tout de même pour ces mises en scènes artistiques. Qu’on aime ou qu’on aime pas, il faut reconnaître à ces artistes-là un réel talent créatif, et je pense que j’aurais aimé laissé feu Léon-la-chatte entre leurs mains délicates, tout comme ça ne me dérangerait pas de servir de cobaye à des étudiants en chirurgie après avoir rendu mon dernier soupir. Selon l’adage « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »…

    Franz: Bienvenu ! Joli texte, c’est de qui ?

    dr frankNfurter: C’est plutôt à eux que je pensais… Quant à cette fameuse sauce BBQ, j’en ai déjà entendu parler, mais ce n’est pas à Liège que je vais trouver beaucoup d’animaux écrasés… Tout au plus des pigeons morts de froid, mais là, je préfère l’abstenir 😉

  • 5. Schnyl  |  avril 16, 2009 à 9:18

    Tout ça me fait penser à un livre qu’on m’avait prêté pour tromper mon ennui dans le TGV. Une vieille dame qui offrait une forte somme d’argent à un taxidermiste pour qu’il lui « empaille » son mari une fois ce dernier décédé… Un thriller apparemment, pas très prenant, mais dont le sujet m’a néanmoins fait cogiter…

  • 6. Mademoiselle Catherine  |  avril 16, 2009 à 12:05

    Rhôôô, ça a l’air bien 😉
    J’avais trouvé aux puces un vieux livre sur la taxidermie, avec plein de beaux objets à réaliser soi-même… Du pur plaisir!

  • 7. David Théodoros  |  juillet 3, 2009 à 11:57

    Par delà la taxidermie il existe un microcosme perdu : le cabinet de curiosité[s].
    Il est à l’ensemble de la Nature ce qu’est la chimère au naturalisme.
    Peuplant les Studiolo italiens, les wunderkamers allemands une foule d’hybrides et autres montres fantasmatiques errent encore dans ces limbes de la taxonomie… Á vous de voir.

  • 8. david  |  juillet 6, 2009 à 11:24

    Bonjour Catherine,

    Très chouette article sur un sujet qui m’intéresse beaucoup.
    Je te conseille également la visite du site de l’Association of Rogue Taxidermists : http://www.roguetaxidermy.com/Archived_Site/pages/capricorn.htm
    qui a la même démarche que Thomas Grünfeld avec des résultats peut-être pas aussi esthétiquement chiadés, mais avec un sens de la provocation et du surréalisme un peu plus prononcés.
    Dans une veine plus naïve, il y a aussi les sculptures du Dr Seuss (l’auteur du Grinch entre autres) qui récupérait des éléments, animaux (poils plumes, becs, cornes) via un ami ou un gendre qui bossait dans un zoo, pour les mêler à des structures en bois d’animaux imaginaires.
    http://www.drseussart.com/taxi.html

    En BD, il y a aussi une très bonne BD de Trochet (en 2 voliumes) sur l’histoire d’un maïtre pionnier de l’art taxidermique : ça s’appelle « Le peuple des endormis ».

    Pour les paroles de Franz dont tu demandais l’origine, ce sont celles d’une chanson de mon groupe : Taxidermists (si, si!)
    La chanson s’appelle « Le taxidermiste est un homme seul », c’est une reprise de Tony Truant (actuel guitariste, ukuleleïste des Wampas). Les paroles citées par Franz n’apparaissent cependant en anglais (et en néerlandais, voire en allemand lors des concerts) que dans notre version.

    Tu peux écouter cette chanson (et les autres) sur notre page myspace : http://www.myspace.com/zetaxidermists
    L’album est également téléchargeable gratuitement sur cette même page.

    Bonne journée à toi!

    david

  • 9. david  |  juillet 6, 2009 à 11:32

    J’allais presque oublier de mentionner le « Jackalope » (croisement taxidermique texan entre un jack rabbit et une antilope), véritable mythe texan, avec documentation abondante, dont j’ai vu un paquet d’exemplaires lors d’un périple dans le sud ouest du Texas.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Jackalope

    (PS: pardon pour les fautes d’orthographe dans le billet précédent, mais je ne suis pas très bien réveillé)

  • 10. Mademoiselle Catherine  |  juillet 6, 2009 à 12:37

    David Théodoros: En effet, les cabinets de curiosité sont des endroits parfaitement enchanteurs (pour celui qui aime).

    david: Merci pour toutes ces précisions. Je file voir les liens 🙂

  • 11. Monsieur  |  juillet 22, 2009 à 4:38

    Je crois que la mort des animaux répugne car ce qui fait la différence entre nous et les animaux c’est justement le mode d’approche à la chose de la mort. En effet, la mort de l’homme c’est une mort conceptualisée, ritualisé, et par dessus tout c’est NOTRE mort, une mort que personne ne vivra plus (oups). Les animaux, étant des « outils » (attention, je déplore la chose), sont importants uniquement le temps de leurs vies. En regardant des animaux morts, on regarde ce à quoi on va retourner quand l’âme aura disparu (je crois l’âme mortelle): notre condition rustre et sordide d’être vivant, c’est à dire d’un tas de chair que l’activité organique préserve de la pourriture. Les animaux morts nous touchent d’une façon particulière car ils nous rapprochent de notre double condition d’animal et de mortel.

    Autres films avec des taxidrmistes ou des animaux empaillés: « Malpertuis » d’Orson Welles (adaptation d’un roman fantastiqu e de Jean ray, où un personnage secondaire nommé Philarète est un taxidermiste dérangé) et « Alice » de Svankmajer, qui lui est une adaptation de Lewis Caroll.

  • 12. Mademoiselle Catherine  |  juillet 24, 2009 à 3:29

    Bonjour Monsieur, et bienvenu par ici.
    En effet, vos arguments méritent réflexion…
    Merci pour les films, d’autant plus que je suis une grande fan d’Alice au Pays de Merveilles !

  • […] à remplacé la paille, mais la taxidermie reste largement pratiquée, malgré l’aura de morbidité dont elle pâtit. C’est un art mésestimé qui permet de peupler les musées, les photos […]

  • 14. lilau  |  mai 6, 2010 à 3:00

    Il y a aussi le film Tideland.
    Univers très bizarre et finalement pas si glauque. Juste étrange (bon aussi, c’est des humains qui sont empaillés), mais vraiment très chouette, à voir, selon moi !

  • 15. Mademoiselle Catherine  |  mai 6, 2010 à 3:18

    Je ne l’ai pas encore vu, mais m’en vais remédier à cela de ce pas !

    Merci, et bienvenue Lilau 🙂


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